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Lettre ouverte aux salarié.e.s de l’action sociale et du médico-social


Énième réorganisation à l’Aide Sociale à l’Enfance. L’Union Syndicale Départementale CGT Santé et Action Sociale et le syndicat CGT du Conseil Départemental diffusent une lettre ouverte aux salarié.e.s de la protection de l’enfance. Un enfant, ça n’a pas de prix !

Je suis un travailleur social…

et j’oeuvre en Protection de l’Enfance dans le Maine et Loire, sur le terrain, auprès des mineurs en danger et de leur famille, à leurs côtés, tous les jours. Je prends de plein fouet les conséquences des Appels à Projet du Département, toujours plus lourdes avec le temps qui passe, et la restructuration des services, qui ne cessent de déliter la dignité de ma mission.

J’erre impuissant, au milieu des ruines de mon outils de travail, et je tente, avec le peux de moyens qu’il me reste, de rassurer les enfants qui me sont confiés, parce que chez eux, ils n’étaient plus en sécurité. Et j’avoue, honteux, qu’ils sont parfois en danger, à mes côtés, là où ils devaient être protégés.

Peu importe si je suis éducateur en internat, en AEMO, référent à l’ASE, ou ailleurs, qu’importe où je travaille, je peux tout aussi bien être infirmier en pédopsy. Partout où je veux remplir ma fonction, je fais le même constat : de la restructuration à la déstructuration, il n’y a qu’un pas, et le second vers la destruction est déjà franchi.

Je ne sais plus quoi faire avec l’enfant qui attend, qui s’impatiente, qui passe à l’acte parce qu’il a peur du vide que je lui renvoie. Je n’ai plus de solution pour lui, plus les moyen de l’aider à se construire. Je n’ai plus le temps d’élaborer, avec mes collègues, les réponses adaptées à ses besoins.

J’ai appris à l’école à faire de l’Éducation Spéciale, comme on crée de la Haute Couture ; sur mesure, avec des matériaux de grande qualité, des équipes engagées, de l’effervescence créatrice. Aujourd’hui je fais du prêt-à-porter, du pratique et du moche, avec des moyen au rabais. L’enfant qui m’est adressé flotte dans son projet mal ajusté, mal pensé, mal mis en oeuvre.

Je me sens très seul, dans les décombres de projets éducatifs vidés de leur sens, où l’on voudrait remplacer la relation par des outils de communication plus efficient, moins chronophages, plus rentables que l’échange, la rencontre, la construction commune.

Je ne sais plus à quel partenaire faire appel. Je suis perdu dans une nébuleuse où chacun se retranche derrière l’incompétence de l’autre ; de l’ASE, de l’éducateur du foyer, de l’évaluateur, du juge même parfois. Et parce que je manque de moyens, j’imagine que c’est cet autre qui les a, qu’il en a plus que moi, que c’était à lui de faire ce qui n’a pas été fait pour l’enfant.

Pourtant, je le sais, mon collègue de l’autre structure tangue avec moi dans le même bateau ivre : le référent ASE subit les restructurations ubuesques, successivement corrigées par du pire, sans que jamais ses réalités ne soient prises en compte et entendues. L’éducateur d’internat, démuni, voit surgir sur son groupe un enfant dévastateur parce que, souvent, le projet d’accueil n’est pas adapté à ce mineur anéanti qui arrive, après, parfois, une trop longue attente dans des sas impropres à sa reconstruction. Mais il est là, parce qu’une place est libre, et qu’importe si elle lui convient.

J’ai beaucoup trop d’exemples à donner qui ressemblent à ceux-là.

Je me trompe de cible ; mon collègue, mon partenaire, lui n’y est pour rien. C’est le capitaine du navire à la dérive qui nous a conduits vers la vague scélérate.

Si les financeurs et les responsables institutionnels de la Protection de l’Enfance avaient voulu nous mettre à cette place, les uns contre les autres, ils ne s’y seraient pas pris autrement.

Alors, aujourd’hui je m’engage à ne pas dénigrer mon collègue, mon partenaire. C’est mon compagnon d’arme dans le combat que nous menons chaque jour pour garder le cap de nos missions. Aussi, je m’engage à lutter à ses côtés, contre ceux qui voudraient qu’on se fasse une guerre de terrain pour ne pas porter la responsabilité qui est la leur.

Et je dénonce, je nomme les vrais responsables. Ce sont les élus et les cadres très supérieurs du Conseil Départemental qui ont lancé les Appels à Projet et laminé nos capacités à venir en aide aux enfants que nous rencontrons. Ce sont ces mêmes personnes qui s’attaquent au bon fonctionnement de l’ASE et des MDS. Ce sont eux qui ont voulu économiser aux dépends des enfants. Ce ne sont pas mes collègues. Et ce sont les associations, leur présidents, leur directeurs, qui ont accepté les conditions iniques que leur était imposées. Ce sont eux qui n’ont pas fait front ensemble pour refuser en masse et sans concession, quand nous tous, mes collègues, mes partenaires, mes co-équipiers, étions dans la rue, pour décrier ce qui n’allait pas manquer d’advenir.

Et je demande au Président de mon association, au chef de mon service, au directeur de ma structure, à mon supérieur hiérarchique, d’où qu’il sont, du public, du privé, à l’élu qui vote ces budgets injustifiables au regard des besoins des enfants en danger, je leur demande à tous de se montrer responsables, de faire machine arrière, et de changer de cap pour éviter le naufrage.

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