À lire ailleurs Antifascisme / Antiracisme

Comment les intox sur Rothschild alimentent l’antisémitisme


Depuis plusieurs semaines, nous avons vu le nom de la famille Rothschild sur des pancartes lors de manifestations de Gilets jaunes. Étant donné tous les agios qu’ils nous prennent, il est évident que nous n’aimons pas vraiment les banquiers, mais nous ne souhaitons pas instrumentaliser la haine de la finance à des fins racistes. Historiquement, la figure du banquier juif a souvent été utilisée par le discours anticapitaliste du XIXe siècle, et charrie avec elle de nombreux symboles antisémites. Dans le cas de la famille Rothschild, de quoi parle-t-on ?

Un article du site Agitations.

La famille Rothschild est un grand nom de la bourgeoisie d’affaire juive. Originaire du Saint Empire (l’Allemagne actuelle), la famille se divise en cinq branches (allemande, anglaise, française, autrichienne et italienne) au début du XIXe siècle. Plus conservatrice que la branche anglaise, la famille française ne s’implique que peu dans les affaires politiques, elle est très rapidement remarquée du fait de son ascension sociale fulgurante et d’une politique paternaliste qui l’amène à faire du mécénat et à investir dans des œuvres caritatives. Tout au long du XIXe siècle, la branche française devient un grand nom de la haute banque parisienne et du développement industriel (notamment dans les chemins de fer).

Aujourd’hui, la famille ne pèse plus beaucoup dans les grandes richesses internationales : la plupart des branches s’étant éteintes (le plus souvent du fait des politiques d’extermination nazies et fascistes), il ne reste plus que les Rothschild français et anglais. En France, si l’institution Rothschild reste assez puissante, elle a perdu de son importance depuis le XIXe siècle : parmi les plus riches de ce monde, on ne retrouve que Benjamin Rothschild à la 1250e place et à la 21e place française en cumulant la richesse de toute la branche française (finalement loin derrière les grandes familles industrielles : Arnault, Dassault, Mulliez, etc.). S’il ne s’agit pas de défendre la place d’une famille bourgeoise qui a longtemps tenu des positions réactionnaires, nous essayons par l’analyse des trois intox suivantes de voir comment la mythologie qui entoure la famille Rothschild mobilise plusieurs formes d’antisémitisme.

Fake news n°1 : « Rothschild a financé Hitler »

Le 9 janvier, à l’initiative de fascistes lyonnais tentant de récupérer le mouvement des Gilets jaunes, un groupe d’une trentaine de personnes est allé bloquer la banque Rothschild avec comme slogan : « La banque Rothschild finançait Hitler, aujourd’hui c’est Macron ». Bien que l’action ne semble pas avoir eu beaucoup d’ampleur, elle a été relayée avec enthousiasme par beaucoup d’individus venus d’horizons très différents, tant ce mythe reste tenace. Si aucune banque Rothschild n’a financé Hitler, d’autres institutions financières comme JP Morgan ont bien financé le parti fasciste italien et le parti nazi allemand. Il s’agissait pour la banque américaine de s’assurer des remboursements des dettes de guerre datant de la Première Guerre mondiale, mais ces motivations peuvent aussi s’expliquer pour des raisons idéologiques. En effet, l’anticommunisme et surtout l’antisémitisme [1] ont poussé de nombreuses élites industrielles et financières à soutenir des organisations fascistes dans un contexte où le mouvement ouvrier des années 1920-1930 commençait à menacer les intérêts du capital.

L’antisémitisme a en effet joué un rôle prépondérant dans la concentration d’une partie du capital financier et industriel occidental. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, la banque JP Morgan était à la tête d’un très large conglomérat regroupant les familles WASP (Blancs anglo-saxons et protestants) des USA et du Royaume-Uni, mais aussi de vieilles familles d’aristocrates français qui ne cachaient pas leur antisémitisme. Mêlée à de nombreux scandales dont le soutien discret au régime nazi, la banque JP Morgan s’est illustrée par son refus de restituer les biens juifs spoliés sous le régime de Vichy. Aussi, lors de la création de l’État d’Israël en 1948, la banque participa au boycott arabe [2] et profita au passage de la manne des pétrodollars. Si, depuis les années 1960, le racisme dans les institutions financières semble se résorber, on note toutefois une rivalité persistante entre « banques protestantes » et « banques juives ». Durant le krach de 2008, la banque JP Morgan a en effet joué un rôle dans la faillite de la banque Lehman Brothers.

Fake news n°2 : « Les Rothschild possèdent des banques centrales » :

Une autre intox qui a beaucoup circulé a été mobilisée par la banque BNP Paribas dans un récent article [3], depuis retiré. Selon elle, les Rothschild posséderaient l’intégralité des banques centrales des États, à l’exception de 9 qui auraient pour caractéristique commune d’être opposées aux États-Unis (des pays comme Cuba, la Corée du Nord, le Soudan ou l’Afghanistan par exemple).

Il faut d’abord comprendre que les banques centrales sont des institutions publiques chargées de contrôler la monnaie. Elles peuvent parfois prêter à des banques privées, mais ça ne concerne pas l’essentiel de leurs activités. Les « banques Rothschild », à savoir les groupes Rothschild & Co issus de la banque Paris-Orléans où a travaillé Macron, ainsi que le groupe Edmond de Rothschild, sont deux banques commerciales (bien distinctes) dont les activités vont de la gestion financière aux fusions-acquisitions. Elles ne peuvent donc posséder de banques centrales. Par exemple en France, la Banque de France est sous la tutelle du Premier ministre qui nomme son gouverneur. Aux États-Unis, la FED est sous le contrôle à la fois du gouvernement et du Congrès, mais aussi de 12 banques fédérales régionales.

Enfin, la « puissance » des banques Rothschild est largement surestimée : les deux groupes précédemment cités sont présents respectivement dans 44 et 14 pays, pour un nombre d’employé·e·s (estimés à environ 2 000 travailleur·euse·s) largement en deçà d’une banque comme la BNP ou JP Morgan (environ 200 000 chacune) ; en termes de bénéfices on retrouve à peu près les mêmes proportions (100 millions de dollars annuels contre 24 milliards pour JPM).

Fake news n°3 : La « loi Pompidou-Rothschild » ?

La dernière intox repose sur une mécompréhension d’une loi de 1973 sur la banque de France, soi-disant responsable de la dette publique du pays. À l’origine circonscrite à l’extrême droit, cette rumeur gagne en popularité à partir de la crise de 2008 et est désormais relayée par la gauche et même la gauche radicale. En plein débat sur les dettes publiques, cette rumeur considère qu’avant 1973 l’État français pouvait emprunter à taux d’intérêt nul auprès de la Banque de France, alors qu’avec cette nouvelle loi il serait obligé d’emprunter à des banques privées (dont la banque Rothschild). Plusieurs points sont ici à préciser :

- D’un point de vue formel, cette loi n’opère pas de grands changements, mais ne fait que reformuler le statut de la Banque de France en vigueur depuis 1936. En réalité, la Banque de France pouvait, avant et après 1973, financer l’État selon des conventions et des plafonds régulés par le Parlement ou d’autres institutions publiques (telles que la Caisse des Dépôts).
- L’État a toujours dû emprunter sur les marchés : qu’il s’agisse de particuliers (l’exemple le plus connu concerne les emprunts de guerre), d’institutions publiques ou de banques privées. Pour chacun de ces acteurs, les taux doivent être suffisamment intéressants pour que ses débiteurs y trouvent également un avantage. Il s’agissait avant tout de mesures visant à lutter contre l’inflation.

D’une manière générale, on considère que la libéralisation de la politique monétaire ne parvient pas à s’imposer en France dans les années 1970, mais bien plutôt à partir du tournant de la rigueur opéré par Mitterrand en 1983, puis en 1993 suite au traité de Maastricht qui abroge cette fameuse loi de 1973. En revanche, ce qui change avec les années 1970, c’est l’entrée de la France dans la crise, et donc la nécessité pour les capitalistes de restructurer le modèle économique du pays. S’ensuit un certain nombre d’attaques contre le compromis social régnant jusque-là : baisse des salaires (directs et indirects), baisse de la fiscalité des entreprises pour compenser la faible rentabilité des capitaux, et donc dans l’ensemble moins de rentrées d’argent pour l’État.

Notes

[1] Le marxisme est associé au judaïsme du fait qu’une grosse partie de ses penseurs (Marx, Luxembourg, etc.) sont d’origine juive.

[2] Boycott des produits israéliens en 1946 initié par la ligue arabe.

[3] Rédigé dans le journal de BNP Paribas par Webedia en février 2017 (selon eux, Le monde datant l’article à février 2019).

À lire aussi