Analyse et Histoire Urbanisme / Territoires

“La ville est l’espace social où se déploie le capital“ : un texte de François Fourquet et Lion Murard


Dans un contexte où le contrôle du territoire se renforce grâce à la technologie, nous relayons ce texte de 1973 qui décrit la ville-ordinateur dans son rôle de moyen de production d’information et son lien avec la production de capital.

Les équipements du pouvoir : la ville-ordinateur

Deux figures règlent secrètement le discours contemporain sur la ville et l’urbanisme, deux tendances, deux approches qui ordonnent la variété apparente des différents courants et doctrines en matière d’urbanisme [1]. Ces deux pôles, qui se présentent sous forme de modèles ou d’idées régulatrices de la "raison urbanistique", correspondent aux deux "urbanismes" définis par Françoise Choay [2] : l’urbanisme "progressiste" et l’urbanisme "culturaliste".

Le premier pôle correspond à un humanisme rationaliste ; partant d’une figure rationnelle et universelle de l’être humain, il veut construire une ville adaptée aux exigences modernes des fonctions urbaines déterminées par l’industrialisation. On trouve dans la Charte d’Athènes [3] les principaux thèmes, ou mieux le principal modèle de la démarche rattachée à cette tendance.

Le second pôle récuse le fonctionnalisme de la première figure, et voit dans la ville une œuvre culturelle avant d’être fonctionnelle, champ de significations et de représentations symboliques (Lewis Mumford, Roland Barthes), livre qu’on lit (Henri Lefebvre), etc. Chaque pierre est signe, chaque forme est symbole, l’homme et la femme culturels impliqués dans cette conception vivent dans une ville symbolique, une ville tout entière animée de fantasmes et de représentations. La position extrême de ce courant développe la nostalgie de la ville du passé comme œuvre réussie, équilibre de l’être humain et de ses constructions, particularité du territoire symbolique. Ces deux figures (qui peuvent d’ailleurs se combiner entre elles : elles ne délimitent pas des idéologies, mais décrivent des séries thématiques qui peuvent interférer) se déploient à la surface du discours sur la ville sur un fond commun que l’on peut schématiser ainsi :

1. Le désordre de la ville moderne : l’industrialisation a détruit l’ordre de la ville comme totalité rationnelle ou culturelle.

2. La perte de l’humanité : l’homme et la femme (de la Raison ou de la Culture) ne retrouvent plus dans ce désordre leur image rationnelle ou expressive ; il ne se reconnaissent plus dans leur œuvre.

3. L’illusion urbanistique : le malheur de l’homme moderne est dû au désordre urbain ; l’harmonie de la ville passée, au contraire, est l’expression du bonheur passé de l’être humain, en symbiose avec sa ville.

Sur ce fond commun, sur cette problématique commune, les deux tendances proposent des réponses différentes : créer une harmonie nouvelle, un ordre rationnel, universel et adapté aux forces productives modernes ; ou recréer l’harmonie du passé, planifier le fantasme urbain, intégrer l’imaginaire dans la politique urbaine. Les deux figures se font vis-à-vis dans une relation en miroir, mais se retrouvent dans une commune dénonciation du désordre urbain de la société industrielle ; la cité moderne a aussi ses belles âmes.

Ce clivage à l’intérieur de l’urbanisme comme doctrine (que l’on retrouve dans les justifications de l’urbanisme comme planification urbaine) se reproduit dans le discours sur ce qui, apparemment, constitue la charpente de l’espace urbain, les équipements collectifs. Des quatre grandes fonctions décrites par la Charte d’Athènes (travailler, habiter, circuler, se recréer), les équipements collectifs semblent matérialiser les deux dernières ; ils sont alors considérés comme les services permettant les fonctions suivantes :
- circuler (infrastructures : voirie, transports, fluides, assainissement...),
- éduquer (équipements éducatifs),
- soigner (équipements hospitaliers et sanitaires),
- se cultiver (équipements culturels),
- faire du sport (équipements sportifs),
- jouer (équipements ludiques) et jouir de la nature (espaces verts).

Au centre de ces fonctions, le sujet humain qui fonde leur unité rationnelle. Dans l’optique culturelle, les équipements collectifs constituent le support d’autant de significations fantasmatiques ou imaginaires ou symboliques, selon le langage employé. Les équipements collectifs doivent être étudiés non plus comme structures et relations réelles, mais comme structures et relations symboliques [4].

Les deux optiques ont ceci de commun, qu’elles considèrent les équipements collectifs exclusivement sous l’angle de la consommation. Dans l’optique fonctionnaliste, on consomme du soin, du temps libre, de l’espace de circulation ou de l’espace vert, du spectacle. Dans l’optique culturaliste, on consomme du fantasme ou du symbole. De réelle, la consommation devient symbolique.

Les deux problématiques se fondent en une seule, inconsciente : 1. Il existe un sujet, individuel ou collectif, de la consommation : sujet rationnel de l’économie politique, ou sujet culturel de l’univers des signes. 2. Le sujet de la consommation précède et conditionne la production des équipements collectifs. 3. La consommation, dès lors, se déploie dans le champ de la représentation. L’effet de l’usage (réel ou imaginaire) devient la cause de la production des équipements, qui sont envisagés par rapport à la représentation des besoins à satisfaire, et non par rapport à la connexion du réseau des équipements et du procès de production de la ville.

Sans récuser l’intérêt de recherches axées sur la problématique définie ci-dessus (en particulier les recherches d’ordre culturaliste) nous voudrions introduire sinon une problématique achevée, du moins un fil directeur qui permette d’échapper à cette alternative et de retrouver le "socle épistémologique" qui la rend possible. Nous ne nions pas l’existence et la spécificité des fonctions symboliques de la ville et de ses équipements collectifs, mais nous nous proposons de repérer ce dont ces significations sont l’effet, comme on parle d’effet de sens, ou d’effet d’optique ; et ceci n’est possible qu’à la condition de saisir la ville comme production, les équipements collectifs comme moyens de production, en considérant la production comme moment privilégié et fondateur dont tout le reste découle : en particulier, la circulation et la consommation (réel ou fantasmatique). Ce moment, pour nous, n’est ni conscient, ni subconscient (les idéologies, les représentations sont subconscientes) mais, fondamentalement, inconscient.

La ville dès lors doit faire l’objet d’une sorte de réduction phénoménologique inversée : ce n’est plus une œuvre culturelle, une valeur d’usage symbolique ou économique, c’est un "outil", comme certains l’ont décrite, à condition de considérer cet "outil" social comme un outil qui se produit et se reproduit lui-même, un peu à la façon dont les biologistes considèrent actuellement la cellule vivante : une machine qui se construit et se reproduit elle-même (Jacques Monod), un outil sans personne qui le manie, une machine-outil sociale qui est son propre opérateur [5], une machine signifiante qui ne signifie rien mais qui rassemble, connecte et recoupe entre elles toutes les chaînes productives, institutionnelles, scientifiques, etc. La ville n’est pas extérieure à la production des chaînes ; elle ne se réduit pas à l’espace inerte et extérieur au procès de production (il faut rejeter une représentation purement spatiale de la ville) : la ville est un ordinateur qui fabrique son propre programme, une machine informationnelle qui produit l’information nouvelle par le mélange incessant, le recoupement des séries hétérogènes qui, sans elle, eussent poursuivi leur déploiement homogène dans leur séparation.

Dès les premières civilisations du mode de production "asiatique", la ville se présente comme un appareil de transformation de l’énergie naturelle en énergie utile. Adjacente au fleuve, elle le transforme en force productive sociale, énergie de l’agriculture, vie de la terre. L’eau sauvage est domptée, recueillie, stockée, distribuée par la ville. La ville dès lors paraît animer mais aussi dominer la terre de sa puissance productive ; les rapports de production impliqués par ce procès productif : l’Etat, la classe des fonctionnaires, la hiérarchie, la corvée des paysans et des esclaves, prennent la figure mythique et redoutable du souverain : la ville a, enfin, produit son roi, bien qu’il apparaisse comme le véritable sujet et la condition préalable de tout le procès [6].

La ville alors commence son histoire : moyen de production énergétique-économique (transformer l’eau naturelle en force productive), elle est plus généralement un moyen de production d’information : elle rassemble et métabolise toutes sortes de chaînes productives hétérogènes : l’eau du fleuve, les paysans des communautés, le savoir des fonctionnaires, l’outil de l’artisan, l’écriture du scribe, le spectacle de la religion, les produits exotiques, les armes de l’appareil militaire, etc. Elle n’est pas simplement une machine thermodynamique, elle est avant tout une machine informationnelle, code et décode les flux d’énergie, décuple la puissance productive du travail social par des opérations de coupure, de mélange, de recoupement des procès de production de toute nature.

La ville des temps modernes, la ville du Moyen âge et de la Renaissance, remplira la même fonction, mais sous d’autres formes et dans d’autres conditions. Le capital remplace ici la hiérarchie de l’Etat et du souverain ; la ville médiévale surgit comme organe de centralisation et d’accumulation du capital-marchandise et du capital-argent et rend possible la naissance et le développement du capital commercial et du capital financier. Mais le capital, comme le fleuve de la cité du despote, se condense et se distribue suivant les chaînes informationnelles de la ville ; il se nourrit de toutes les valeurs d’usage qui circulent et s’entrecroisent dans l’espace de la ville : techniques artisanales, marchands, découvertes scientifiques, signes monétaires, voyageurs venant de l’étranger, compagnons, plus tard paysans expropriés, vagabonds, machines à vapeur, machines-outils, sans-culottes et bourgeois de 1789... La révolution industrielle apparaît comme le produit de la ville dans la mesure où la ville est l’espace social où se déploie le capital, le centre d’accumulation du capital (accumulation signifie écoulement du fleuve de la plus-value, et non stockage d’argent ou de marchandises). La machine du capital s’identifie presque complètement à cette machine productrice d’information et de coupure qu’est la ville : l’accumulation du capital est en même temps accumulation d’innovations technologiques, d’événements scientifiques, de ruptures institutionnelles, d’œuvres d’art, etc.

La ville moderne, commerciale et industrielle [7] se développe donc dans l’histoire comme moyen de production qui ne produit aucune marchandise spécifique. La ville, en tant que telle, est un équipement collectif, et le réseau des villes distribuera le capital sur toute la surface du territoire national. Dans sa fonction essentielle - produire l’information, couper et recouper les séries productives hétérogènes - la ville a donc pour condition principale la circulation ; elle naît au croisement des courants de marchandises, de travailleurs, de capital-argent ; elle reproduit dans son organisation interne les réseaux circulatoires dont la voirie n’est jamais qu’une des matérialisations, la plus visible et aujourd’hui la plus bruyante. Elle attire et centralise les flux de capitaux et d’informations, les métabolise et les rejette hors d’elle-même sur l’espace de la distribution sociale.

Mais les valeurs d’usage ne glissent pas à l’infini sur la corps de la ville : la ville retient, conserve, transforme l’information en savoir et le capital en stock. Les flux sont mis en réserve, sont cristallisés dans les institutions : institutions bancaires, universitaires, administratives, religieuses, corporatives. La ville alors revêt la figure de la totalité complexe, de l’unité cohérente que dessinent les institutions sur l’espace de la représentation ; mais sous cette belle figure grondent les flux sauvages et morcelés du capital productif.

Le capital s’institutionnalise, construit son Etat, et l’une des villes se détache bientôt comme capitale de l’Etat. L’Etat n’existe en vérité, dans l’espace de la représentation, que comme territoire : un espace géographiquement délimité par des frontières, une carte où se distribuent les découpages administratifs : régions, départements, communes, capitale. Le territoire concrétise une distribution spatiale et, en tant que figure de la distribution, paraît précéder l’institution étatique sans laquelle, en vérité, il ne saurait exister.

La capitale n’apparaît comme "tête" de l’Etat que par rapport au corps inerte et indifférent du territoire ; en vérité, elle serait bien plutôt le corps visible de l’Etat, ou mieux des organes de l’Etat, ministères, administrations, établissements publics, connectés aux organes du capital, ses sièges sociaux et ses institutions financières. La condensation d’informations devient monstrueuse, car la quantité d’information traitée par les administrations et les grandes affaires paraît croître avec le pouvoir de décision qui leur est attaché : l’accumulation des bureaucraties se manifeste alors comme le prolongement de l’accumulation du capital.

Illustration : Lumière et mouvement de Jean-Pierre Dalbéra (CC BY 2.0)

Notes

[1Texte rédigé en septembre 1971, puis publié avec d’autres en 1973. Texte complet disponible sur https://infokiosques.net/lire.php?id_article=232

[2Urbanisme : utopies et réalités, Le Seuil, 1965.

[3Cette charte compte 95 points sur la planification et la construction des villes. L’idée principale est la création de zones indépendantes pour les quatre « fonctions » : la vie, le travail, les loisirs et les infrastructures de transport.

[4C’est-à-dire comme expressions du sujet humain, mais non par ordre symbolique dont le sujet serait l’effet.

[5"La ville peut être considérée comme une super-machine, elle est un phénomène technico-économique en soi", Plan et Prospectives, Les villes, l’Urbanisation, Commissariat Général au Plan, Armand Collin, 1970, tome 1, p. 29 ; "Voici une machine, la plus complexe de toutes les machines humaines", ib., p.105.

[6Déroulement d’une action dans le temps.

[7La ville industrielle s’installe ainsi au bord des sources d’énergie ou de matières premières et transforme cette énergie et cette matière naturelles en énergie sociale, en valeur d’usage pour la formation sociale. La ville comme telle, comme concentration des systèmes productifs, fonctionne comme la machine cybernétique sociale du capitalisme industriel.

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